Nous en sommes encore au tout début, et pourtant, l’on perçoit un début de changement dans l’approche étatique et privée face à la digitalisation.

En effet, la crise provoquée par le Covid-19 et le confinement obligatoire, a donné lieu à une effervescence créative faisant de la digitalisation, non plus une opportunité mais une réalité capable de faire avancer le pays, tant dans le secteur public que le secteur privé.

Ce qu’a réussi le Covid-19, aucun gouvernement précédent n’a réussi à le faire: accélérer la digitalisation d’un ensemble de secteurs clés pour faciliter la vie de la population tunisienne, et ce en 3 semaines.

Une politique gouvernementale déjà prête

Contactée par GoMyCode, le ministère des Finances assure que la politique de digitalisation de l’administration était déjà prête depuis plusieurs années.

En effet, depuis 2017, le gouvernement avait déjà annoncé la mise en place d’une telle stratégie, dont des mesures concrètes ont été mises en place en 2019 après le Tunisia Digital Summit.

“Le Covid-19 n’a fait qu’accélérer les choses d’une manière exponentielle au niveau de l’administration mais mieux encore, il a permis au secteur privé d’innover et de faire preuve de célérité que ce soit dans le domaine de la Finance ou dans d’autres domaines” affirme-t-il.

C’est ainsi que depuis l’apparition du Coronavirus, la plupart des ministères travaillent à distance utilisant les outils technologiques. C’est le cas notamment de certaines réunions de différents ministères mais aussi de l’Assemblée des représentants du peuple: “La décision était nécessaire. Plus de 200 députés, leurs conseillers et le personnel de l’ARP confinés au même endroit aurait été un trop gros risque” assure un membre du bureau de l’ARP à GoMyCode.

Mais plus encore, c’est surtout les services administratifs en ligne qui se sont développés, “d’abord par un esprit de solidarité. Cela n’empêchera pas qu’elles évolueront pour devenir la norme après la fin du coronavirus” assure notre interlocuteur au ministère des Finances.

C’est ainsi qu’a été lancé par exemple le site batinda.gov.tn, une plateforme visant à centraliser la procédure de demande des aides exceptionnelles, et ceci en application des dispositions prises dans le cadre du confinement global, lié au Coronavirus: “Une telle plateforme est une avancée exceptionnelle. Tout se traite à distance: du dépôt de la demande au virement de compensation. Mieux encore, cela permettra à terme, d’avoir une base de données de détenteurs de patentes, de savoir qui exerce des activités ou pas…C’est extrêmement important en matière de transparence”.

Cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres au niveau des administrations: les autorisations de circuler via SMS, le paiement des impôts par virement et l’envoi des documents par mail, l’octroi des aides aux familles nécessiteuses à travers leur “carte vitale sociale” directement retirées d’un DAB, l’accès gratuit aux plateformes d’enseignement à distance ainsi que le Mobile Payment dont une stratégie globale de mise en place est en train d’être étudiée.

“Il ne faut pas non plus oublier le secteur bancaire qui, grâce à la Banque centrale, essaye aujourd’hui d’offrir une bancarisation à tous les citoyens à travers l’octroi gratuit des Cartes bancaires afin de ne pas toucher l’argent, potentiel propagateur du virus” poursuit-il.

“En réalité, toutes ces décisions viennent en réaction au virus mais leur apport pour les années à venir est inestimable. A chaque crise, il existe des innovations. Au départ, il existe un sentiment de déni, puis de peur, de marchandage avant d’admettre que c’est possible, de l’accepter et de créer à travers cela des richesses. C’est ce qu’a toujours montré la courbe du changement, car oui le Covid-19 va donner lieu à des changements de paradigmes en Tunisie et à travers le monde” conclut-il.

Le secteur privé entre préparation et adaptation

Du côté du secteur privé, la digitalisation a rapidement pris le pas. La plupart des startups et des entreprises ont rapidement su s’adapter en digitalisant leurs services ou mieux encore en innovant.

Et ces innovations concernent de nombreux domaines: Agriculture, alimentaire, transport, santé, textile, logistique, éducation, culture…

C’est ainsi par exemple que des entreprises agroalimentaires ou des agriculteurs ont lancé un service de livraison en ligne pour les particuliers, que des EdTech offrent des solutions d’enseignement en ligne ou encore des startups opérant dans le transport s’adaptent en faisant désormais du service à la personne.

En dehors des startups déjà présentes et opérant dans le monde digital depuis leur lancement et qui ont vu leurs chiffres augmenter, celles qui ont essayé de s’adapter se basent sur une double philosophie: La solidarité et la survie.

En effet, pour les entreprises de transport de personne par exemple, le confinement produit un grand manque à gagner et une potentielle suppression de revenus pour de nombreux employés. D’où la nécessité de s’adapter en proposant des services à la personne, comme par exemple faire les courses, passer à la banque ou à une administration… Cela permet un effort de solidarité au profit des citoyens tout en permettant à ces structures de survivre. C’est le cas par exemple de nombreuses startups comme IntiGo, E-taxi, MonResto ou encore Founashop dont l’afflux de commandes a saturé les créneaux de livraison.

Du côté de Jumia, entreprise de e-commerce, le son de cloche est légèrement different: “Nous sommes une entreprise de e-commerce, donc nous avons déjà la flotte et la logistique nécessaire dès le départ. C’est vrai qu’il existe certains produits manquants mais ce n’est pas à cause de nous, c’est un problème logistique au niveau national” assure l’un des employés de l’entreprise.

“Ce qui est intéressant à analyser, c’est l’ensemble du phénomène, d’élan solidaire qui se créé. L’écosystème entrepreneurial et particulièrement celui des startups est celui qui fait bouger les choses. De jeunes startups fabriquent des visières ou des masques grâce à des imprimantes 3D, d’autres se portent volontaires pour les livrer gratuitement ou livrer des repas au personnel hospitalier. Les startups opérant dans le transport font du service à la personne et transportent aussi gratuitement le personnel médical. Nous sommes dans une phase de changement qui va démontrer que nous ne pourrons plus vivre sans l’innovation et la digitalisation” poursuit-il.

Pour Sadok Ghannouchi, fondateur de E-Taxi et cofondateur de pack.tn, l’adaptation a été nécessaire: “Notre activité primaire qui est le transport des employés et des entreprises a pris un sacré coup. Nos clients étaient majoritairement des Fastfood, des magasins de distribution textile….On s’est vite retrouvé avec beaucoup de disponibilité et une liste de partenaires taxi qui peinent à travailler surtout que les rues sont vides. On a du vite pivoter pour trouver comment mettre une nouvelle offre sur le marché adaptée aux conditions actuelles” explique-t-il à GoMyCode. C’est ainsi que petit à petit fleurit l’idée de proposer à des enseignes impactées par le confinement un service de livraison à domicile.

“Tout a commencé par un post Facebook où on s’est porté volontaire pour accompagner le personnel de l’hôpital Abderrahmen Mami. Quelques jours plus tard, on nous a demandé d’accompagner des plateaux repas aux hôpitaux, qu’on aussi généreusement offert. De là, on a proposé à nos clients historiques tel que KFC de faire de la livraison: on a commencé par livrer pour KFC les plats qu’ils ont généreusement offerts aux confinés et à la communauté subsaharienne qui vit des moments très critiques. C’est comme ça qu’est venue l’idée de contacter des petit business qui faisaient du delivery par leurs propres moyens (vendeurs d’aliments pour animaux, opticiens…) mais qui ont dû arrêter suite au pic de demande. On leur a proposé de mettre à disposition nos services. On a commencer à faire plusieurs tests jusqu’à comprendre nos points forts et nos faiblesses. On a ensuite fait un partenariat avec MonResto pour les aider à livrer pendant la période où ils n’avaient pas d’autorisation. On s’est vite rendu compte que les courses en mode supermarché ce n’était pas scalable. On a fait un bootcamp de 4 jours et on a lancé pack.tn” poursuit-il.

C’est ainsi que d’une crise, E-taxi et MonResto ont réussi à créer une opportunité. Mieux encore, ces deux jeunes startups ont fait preuve de solidarité réussissant à allier leurs forces pour s’adapter à la situation mais pour également offrir un service des plus demandés en ce temps de confinement. Mais cela peut-il durer au delà de la crise du Covid-19?

“Oui. Je pense que ceux qui vont réussir à travailler pendant cette periode auront beaucoup plus de facilité avec les clients. C’est l’occasion rêvée pour les startups digitales de montrer ce dont elles sont capables et de créer de la confiance, vu que les clients acceptent ce qu’il n’auraient jamais accepté en terme de services, livraisons à domicile, prix…” conclut Sadok Ghannouchi.

En effet, avant cette crise, une bonne partie des Tunisiens avaient encore de nombreuses réticences par rapport au e-commerce. Or celle-ci vient chambouler quelque peu les habitudes: “Je n’avais jamais rien commandé en ligne avant le confinement. En trois semaines, j’ai dû faire déjà 3 ou 4 commandes sur des plateformes diverses” explique Hédia, 63 ans et vivant seule.

“Mieux encore, moi qui ne savait pas -ou plutôt ne voulait pas apprendre à- utiliser mon téléphone pour me connecter à internet, il y a de cela quelques semaines, je me retrouve à donner des conseils à mes enfants sur les plateformes de commande en ligne. C’est facile à utiliser et ça aide beaucoup. C’est clair que même après le confinement, si ces services perdurent, je continuerai à les utiliser” dit-elle.

Un changement de paradigmes

Le confinement et la distanciation sociale sont en train de créer, malgré eux, une nouvelle forme d’économie. Les échanges directs diminuent au maximum, et cela pourrait perdurer.

Selon Hichem Ben Fadhl, “un nouveau paradigme dans les relations économiques et sociales semble prendre place”.

Dans une interview accordée à Webmanagercenter, il estime que les nouvelles technologies peuvent être la base de l’économie du futur. “La blockchain est à la base de ces nouvelles technologies qui permettent d’effectuer des transactions sécurisées et immédiates, en utilisant internet, et ce à très faible coût, car c’est une technologie totalement libre d’accès et qui ne nécessite pas de grands investissements matériels et surtout accessible à tous directement sur leur smartphone dont plus de 7 millions de nos compatriotes sont équipés. Mais pour que ce type de solutions soit adopté à grande échelle en vue de simplifier la vie des citoyens, l’Etat doit en être le promoteur, ce qui ne semble pas être à l’ordre du jour”.

Selon lui, cette crise “va remettre en cause beaucoup de choix économiques” opérés par la Tunisie ces dernières années, et “mènera inéluctablement à une transformation économique en profondeur, basée sur la relocalisation, la digitalisation, la finance verte, plus de solidarité et un grand besoin de durabilité de nos initiatives”, ce que l’on observe déjà à l’échelle de l’écosystème des startups. Plus encore, Hichem Ben Fadhl estime que “l’accélération du développement des FinTech est sans aucun doute l’une des grandes transformations auxquelles nous allons assister pendant les prochaines années”.

Oser l’innovation malgré les menaces

Parmi les grandes menaces pesant sur la digitalisation du pays, le refus des autorités d’avancer dans cette voie. En effet, un des grands dangers réside dans une forme de protectionnisme qui tenterait les dirigeants: “Autant qu’il faille s’ouvrir au monde en facilitant les paiements des échanges financiers transfrontaliers et internationaux, avec des acteurs incontournables comme Paypal, Visa et Mastercard, autant il faudra développer des champions nationaux avec du capital national pour se prémunir des crises futures, au moins pour ce qui est des besoins de base” explique Hichem Ben Fadhl à Webmanagercenter.

Pour lui, l’innovation doit avoir lieu et elle est techniquement possible, d’autant plus lorsque l’on voit une nouvelle classe d’entrepreneurs apparaître, capable de relever les défis et à qui, il manque un soutien fort de l’Etat.

Si cette crise est pour l’instant ressentie au niveau sanitaire, elle engendrera à n’en pas douter des changements majeurs sur l’économie tunisienne. Ainsi, l’administration, le secteur privé, le monde financier, les habitudes des consommateurs…tous seront amenés à évoluer vers une digitalisation qui commence aujourd’hui concrètement à prendre forme. Reste que le monde politique, et principalement le législateur, doit suivre au plus vite pour ne pas rater le train d’un monde qui a déjà pris la mesure d’un tel changement. Si nous n’accélérons pas aujourd’hui le pas pour favoriser l’émergence de solutions basées sur cette digitalisation, la Tunisie risque de perdre gros dans les années à venir.

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